
(…) « Les soldats blancs de Hô Chi Minh »… Le nom lui-même raconte déjà une histoire ; en tout cas, il constitue une première pierre idéale pour celle que je m’apprête à construire. Malheureusement, le phénomène des « ralliés » à Hô Chi Minh est quasiment inconnu en France. Rien d’étonnant : pour ne pas saper le moral des troupes, ni celui de l’arrière, l’armée a toujours nié leur existence. Pourtant, si celle-ci est réelle, il doit bien en subsister une trace quelque part…


Au bout de quelques jours de recherches, je finis effectivement par tomber dessus. Il s’agit en l’occurrence d’une étude de Jacques Doyon, nourrie d’entretiens avec ces hommes qui ont choisi le Viêt-Minh. Une vraie mine !
Bien sûr, chaque individu a sa propre trajectoire, mais on peut distinguer 3 catégories de « ralliés ».
Les « coloniaux » du corps expéditionnaire (tirailleurs sénégalais, fantassins algériens, marocains, supplétifs indochinois, …) constituent la plus nombreuse ; logique : travaillés par la propagande adverse, il leur a semblé naturel de rejoindre les rangs des bô-doï (armée Vietminh), ces frères en servitudes lancés dans une rébellion contre l’occupant.
Ensuite viennent ceux de la Légion ; à l’époque, celle-ci est une unité progressiste, qui compte un grand nombre d’antifascistes et d’antifranquistes réfugiés en France. Démocrates italiens, allemand, hongrois, espagnols ou autres, ils ont choisi l’uniforme en 40, lorsque leur pays d’accueil leur a donné le choix entre celui-ci, un internement dans les camps … ou le retour dans leur patrie, synonyme d’une mort certaine.
Enfin, il y a les Français « de souche » ; la plupart du temps, ils viennent de la Résistance. Dans les maquis jusqu’en 1944, ils ont rejoint l’armée régulière à la Libération, pour terminer la guerre en Allemagne ou en Asie. Avec leur enthousiasme de partisans, ils ont embarqué pour le Vietnam afin d’en chasser l’ennemi nippon. Mais ils sont arrivés après la Bombe et la capitulation du Japon… et au moment où Hô Chi Minh, las des promesses jamais tenues, se soulevait contre la tutelle coloniale. Rude choc pour de jeunes Français projetés dans un monde inconnu et déroutant ! Anciens maquisards dont la jeunesse s’était consumée toute entière dans la lutte contre l’occupant, traquant à leur tour d’autres maquisards. Terrible cas de conscience… La plupart finirent par s’en accommoder mais d’autres, allant au bout de la logique et de l’idéal, abandonnèrent leurs compatriotes pour rejoindre ceux qu’ils considéraient comme leurs frères de lutte.
Etaient-ils des traîtres ?
L’armée les considéra comme tels, qui, tout en niant officiellement leur existence, les condamna à mort. Dans un environnement hostile, ils connurent des heures terribles dont les Accord de Genève ne sonnèrent nullement la fin puisque le verdict fut maintenu. Seul une amnistie tardive, dans les années soixante, permit aux survivants de regagner leur pays ; mais celui-ci était-il encore le leur ? Sans doute se posèrent-ils maintes fois la question… Soldats oubliés, gênants, les plus heureux commencèrent une nouvelle vie dans l’indifférence générale, tandis que les autres durent affronter le mépris que suscitait partout cette infamante étiquette de félon.
(c) Franck GIROUD
Préface – Les oubliés d’Annam
Ed. Dupuis
Témoignage d’un " rallié "
Kostas Sarantidis, un soldat blanc de l'Oncle Hô
De nationalité grecque, son nom est Kostas Sarantidis, pourtant il préfère le patronyme Nguyên Van Lâp, typiquement vietnamien. Durant la guerre du Vietnam, ce soldat de la légion étrangère a déserté l'armée française pour s'engager parmi les combattants de l'Armée populaire vietnamienne. Résidant à présent en Grèce, le Vietnam reste toujours sa 2e patrie où il a vécu une vingtaine d'années.
Kostas Sarantidis est né en 1927 en Grèce. Février 1946, le jeune Kostas s'est engagé avec la 2e R.I.E pour aller à Saigon "désarmer les fascistes japonais" selon le contrat signé avec la légion étrangère. "Mais à mon arrivée, j'ai compris mon erreur, raconte Kostas, il n'y avait aucun soldat japonais, seulement l'armée française".
Les jours suivants, le jeune homme a témoigné et participé, avec sa troupe, aux massacres et ratissages, dont les victimes étaient des civils, y compris des femmes et des enfants. "J'ai pleuré et souffert, en voyant ces crimes envers la population vietnamienne. J'ai passé plusieurs jours tourmenté par mes réflexions. Je pensais à mes compatriotes grecs, massacrés par les fascistes allemands durant la 2e guerre mondiale et me demandais pourquoi l'Armée française agissait aussi cruellement à l'égard de gens innocents. En participant aux massacres, je me comportais vis-à-vis des Vietnamiens comme l'avaient fait les fascistes allemands avec les Grecs", se souvient le vétéran.
Rejoindre la cause du Viêt-minh
Kostas Sarantidis s'est épanouit en renonçant à l'armée française pour "suivre la voie d'une juste cause". En rencontrant Mai Lê Lily, une agent de renseignements du Viêt-minh, Kostas a clairement compris le Viêt-minh et le noble idéal que poursuivaient les soldats vietnamiens dans leur œuvre de lutte pour l'indépendance nationale. "J'ai trouvé depuis mon chemin entre justesse et idéal", raconte-t-il.

Armée française en action...
Le 4 juin 1946 est un jour "historique" pour le jeune Kostas, qui, avec son ami de la 2e R.I.E, l'Espagnol Santos Merinos, a fui l'armée française pour rejoindre l'armée du Viêt-minh. Il y a été accueilli et porte depuis un nom vietnamien : Nguyên Van Lâp. Officiellement admis au rang des "soldats de l'Oncle Hô", il s'est engagé à militer pour la justice au Centre du Vietnam jusqu'en 1954. Kostas se souvient à jamais des jours passés sous le drapeau des communistes. "Ce sont des moments inoubliables. L'esprit d'équipe et la cama- raderie m'ont donné la force spirituelle de surmonter les difficultés de la guerre et de poursuivre la lutte pour l'indépendance du Vietnam", dit-il. Jusqu'aujourd'hui, il se montre toujours fier d'avoir combattu pour "l'idéal communiste, la liberté et une cause juste", confie l'octogénaire.
En 1954, les troupes de l'Armée vietnamienne au Sud ont été regroupées au Nord. Le soldat Kostas Sarantidis en faisait partie pour se rendre dans la province de Thanh Hoa. Un an après, Kostas a été mobilisé à l'aéroport de Gia Lâm à Hanoi. En 1956, il a été démobilisé et a travaillé comme interprète à l'imprimerie Tiên Bô, puis comme chauffeur aux mines de houille de Cao Bang et La Duong. En 1965, Kostas est revenu en Grèce avec sa femme vietnamienne et ses 3 enfants.
Trois rencontres inoubliables avec Hô Chi Minh
Kostas Sarantidis a eu l'honneur de voir le président Hô Chi Minh à 3 reprises. "Jamais je n'ai rencontré une personne comme l'Oncle Hô. Quand j'étais proche de lui, j'étais captivé par ses yeux, brillants comme des perles baignées par les rayons du soleil", dit-il avec émotion. Kostas a approché Hô Chi Minh la première fois alors que le Président passait en revue le régiment 354 à l'aéroport de Gia Lâm, Hanoi. La 2e fois à la cérémonie d'inauguration de l'imprimerie Tiên Bô et la 3e à l'hôpital C de Hanoi, lorsque Hô Chi Minh rendait visite à Lê Duc Tho (diplomate et membre du politburo du Parti des travailleurs du Vietnam à l'époque (actuel Parti communiste du Vietnam), au moment où Kostas y était aussi hospitalisé. "Chaque rencontre m'a donné tant d'affection, je n'oublierai jamais les moments, où le tenant par la main, j'écoutais sa voix douce", ajoute Kostas.
Réinstallé en Grèce depuis 1965, Kostas Sarantidis est revenu à multiples reprises au Vietnam. Tout récemment, il était au Vietnam sur l'invitation de la Télévision nationale pour le programme "Nous sommes soldats". "J'y reviendrai prochainement.
©Le Courrier du Vietnam - 24/03/2008
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La seconde patrie d’un républicain sincère qui combattit pour libérer le Vietnam

De l’Indochine coloniale au Vietnam libre. Je ne regrette rien,
d’Albert Clavier, Éditions Les Indes Savantes, 2008.
Voilà un parcours clairement décrit… et fièrement revendiqué ! Albert Clavier a lié sa vie (au point, parfois, souvent, de la risquer) au combat du peuple vietnamien, il y a plus d’un demi-siècle. Jeune, à dix-huit ans, il s’engage, en 1945, dans l’armée, sans trop, à vrai dire y avoir réfléchi. 1945 : fin d’une guerre, celle menée victorieusement contre le nazisme ; mais aussi début d’une autre, que le colonialisme français va imposer aux peuples d’Indochine. Et, très vite, notre soldat bien peu motivé va comprendre que ce conflit-là n’est pas le sien. Contrairement à bien d’autres, il s’interroge, il cherche à comprendre le Vietnam, il ouvre le dialogue avec des gens du peuple. Au point de commettre des imprudences : la sûreté risque de le repérer. En décembre 1949, il rejoint les rangs de l’armée populaire. « Déserteur » ? L’auteur préfère mettre des guillemets : « Je ne trahis pas mon pays, ma patrie. Je l’aime et je suis fidèle à ses idéaux, liberté, égalité, fraternité, en soutenant la lutte de libération d’un peuple. » Commence alors une partie de sa vie dont le récit, pour le lecteur, pour l’historien, est la plus captivante. Car ce témoin partage tous les combats, toutes les aspirations des maquisards, mais aussi toutes leurs souffrances, leur vie rudimentaire. Albert Clavier décrit remarquablement bien le climat politique qui régnait alors dans les rangs du viêt-minh : confiance en la victoire, fraternité vraie, égalité, parfois égalitarisme, entre les hommes. Sans masquer cependant la méfiance, çà et là, de la part de cadres hostiles, voyant des traîtres partout. Le livre montre également la montée en puissance de la lutte, passant de la guérilla à l’organisation d’unités aguerries, jusqu’à l’assaut final de Dien Bien Phu. L’auteur précise d’ailleurs qu’il s’est toujours refusé à participer aux combats - et, d’ailleurs, les Vietnamiens n’avaient ni le besoin, ni la volonté de le lui demander -, ne voulant en aucun cas tirer sur ses compatriotes. Que faire alors ? Il participe à la propagande en direction des soldats du corps expéditionnaire, notamment en étant l’un des voix françaises de la radio.
Puis, après Diên Biên Phu et l’arrivée à Hanoi commencent dix années tout aussi intéressantes, mais bien moins exaltantes. C’est alors le quotidien d’un socialisme en construction que Clavier nous décrit. Avec, là encore, une sincérité qui ne cache rien. L’épisode de la maoïsation du Parti vietnamien, qui aboutit à des méfiances détestables, est par exemple décrit. Saluons au passage le portrait de Duong Bac Mai, un grand militant justement réhabilité, victime de cette maoïsation. Albert Clavier, qui ne peut supporter cette évolution, est isolé. En 1963, dépité, il quitte cette terre du Vietnam où il vient de passer ses meilleures années. Le reste n’est pas moins intéressant, mais sans conteste moins spectaculaire : une permanence au siège de la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique, à Budapest, un travail particulier, à Interagra, dans les affaires avec le monde socialiste d’alors. C’est pourtant, encore et toujours, au Vietnam que sont consacrées les dernières pages du livre.
Malgré les cicatrices du passé, malgré les incertitudes du présent (le maoïsme égalitariste est bien loin…), Albert Clavier observe sa seconde patrie et écrit : « Je ne regrette rien ».
Alain Ruscio, historien
©L’Humanité – 18/10/2008

Lire aussi :
Albert Clavier - « J’ai choisi le Viêt-Minh »
Entretien avec Claude Collin
PUF 2004
Téléchargeable sous format .PDF (18 pages) à l’adresse suivante :
www.cairn.info/load_pdf.php
Extrait : le passage au Viêt-Minh
« Fin 1949, l’armée de Mao Tsé-toung est arrivée à la frontière sinovietnamienne et le haut commandement français de Hanoï a décidé de redéployer ses unités d’artillerie. Ma batterie devait quitter Lang Son pour s’installer à Tyen-Yen. Quelques jours avant, Bat m’a fait dire par un de ses émissaires qu’il voulait me voir d’urgence. En tant que gradé, je pouvais heureusement m’absenter facilement. Bat était nerveux et m’a dit qu’il craignait que je ne sois découvert. Un de ses agents avait été pris par le Deuxième Bureau français porteur d’un message dans lequel mon existence – certes sous une fausse identité – était mentionnée. Il pensait que le Deuxième Bureau pouvait remonter jusqu’à moi et il m’a dit tout de go que ses camarades étaient prêts à me faire passer en zone Viêt-minh. »
J’étais abasourdi et un peu effrayé. J’ai demandé à réfléchir. À ce moment-là, j’étais sur le point de rentrer en France, de retrouver ma famille et Solange. Je dois dire que j’ai très peu dormi cette nuit-là. J’ai imaginé tout ce qui risquait de m’arriver si l’on découvrait la nature de mes relations avec Bat, mais aussi mon passé, mes passages devant les tribunaux militaires, le fait que j’avais falsifié mon livret militaire et les différents incidents dont j’avais été le protagoniste. C’étaient douze balles dans la peau. J’ai donc pris la décision d’accepter la proposition de Bat.
Pour que ma famille en France ne soit pas inquiétée, je lui ai demandé de simuler un enlèvement. Nous étions trois à partir, deux femmes – dont une appelée Van, qui était enceinte et que Bat m’avait présentée comme sa femme, mais qui en fait était un agent Viêt-minh – et moi.
Bat m’a dit : “Donne-moi tes galons, donne-moi des documents qui puissent te faire reconnaître.” Et nous sommes partis. Quelque temps après, ils ont tiré des coups de feu, laissé des indices sur le terrain et c’est ainsi que j’ai été porté disparu pour l’armée française pendant toute une période.
Donc avec Van, cette jeune femme qui attendait un bébé, et une autre femme plus âgée qui rejoignait sa famille en “zone libre”, comme disaient les Vietnamiens, nous nous sommes rendus aux grottes de Ky- Lua, à la sortie de Lang Son où nous attendait un détachement de guérilleros commandés par Thanh, le véritable mari de Van. Il m’a fait enlever mes chaussures et mettre des sandales en caoutchouc de façon à ce qu’on ne retrouve pas mes traces. Nous avons reçu consigne de ne pas fumer et de ne pas parler. Et nous avons marché toute la nuit. Nous avons longé des rizières, nous nous sommes enfoncés dans la forêt. Nous avons traversé une rivière plusieurs fois dans les deux sens, de façon à semer d’éventuels poursuivants. Tout était prévu, à chaque fois, des radeaux nous attendaient. Cela dit, c’était très pénible. Il faisait noir. Mes sandales étaient trop petites et j’ai dû marcher un certain temps pieds nus, avant de remettre mes chaussures. Ça a été une nuit terrible pour moi.
Au petit matin, nous sommes arrivés dans un village où nous étions attendus mais qui se trouvait encore dans la zone partiellement contrôlée par les Français. Nous nous sommes reposés et un peu restaurés. À quelque distance du village, se trouvaient deux postes français situés de chaque côté d’un col qui avait été entièrement défolié pour pouvoir mieux le contrôler. Nous avons dû franchir ce col un par un, en nous faisant passer pour des paysans. On m’a donné des vêtements qui étaient un peu petits pour moi, mais cela ne se remarquait pas à distance. Nous sommes passés sans accroc et de l’autre côté du col, nous étions en zone Viêtminh. J’ai eu un petit pincement au coeur en voyant s’éloigner les drapeaux français qui flottaient sur les postes qui encadraient le col. Je n’ai pas pu retenir quelques larmes que le chef de groupe a remarquées. “Ne sois pas triste, m’a-t-il dit, tu es avec des amis.” ».
Sur le même sujet :

Nelcya Delanoë
Poussières d’empires
PUF - 2002
Trahir n'est jamais un acte innocent. Encore faut-il savoir qui trahit, qui est trahi, et pourquoi. De Hô Chi Minh à Hassan II, à travers le destin méconnu d'un groupe de soldats marocains de l'armée française envoyés combattre en Indochine, ce livre offre une relecture totalement inédite de la décolonisation. Ces recrues désertèrent en effet le Corps expéditionnaire français (où les combattants non-français étaient la majorité) et rejoignirent le camp du Viet-Minh. Par solidarité entre ressortissants de peuples colonisés ? Par sympathie idéologique ? Par refus de servir une cause qui n'était pas la leur ? Par opportunisme ? Toujours est-il que, contre leur gré, ces hommes demeurèrent plus de vingt ans au Viêt-nam. Ils épousèrent des Vietnamiennes, eurent des enfants, et leur retour au Maroc, en 1972 seulement, souleva mille difficultés. Télescopage entre histoire collective et destins individuels, drainés par les circonstances tragiques de la fin de l'Empire français et les contradictions de la géopolitique ; mécanismes de mémorisation et d'oubli, pris dans l'instrumentalisation des idéaux les plus nobles par la raison des Etats ; témoignages des acteurs de l'histoire et épopée de la seconde moitié du XXe siècle, cette saga des familles maroco-vietnamiennes jette un jour cru et souvent bouleversant sur ce que furent les enjeux des guerres de décolonisation et de l'indépendance nationale. Un travail indispensable et salutaire pour qui veut penser cette période et la nôtre en dehors des sentiers battus.